Il convient de commencer notre
conclusion en disant deux mots sur le caractère général du récit de La Mort
difficile. Comme celui-ci est écrit en narration simultanée, le narrateur a
principalement la liberté de la basculer tantôt du côté de la diégèse, tantôt de
celui du discours. En l'occurrence, nous avons découvert qu'une nette préférence est
accordée à la subjectivité, à savoir aux monologues et aux pensées par rapport aux
événements littéralement marginalisés. Cela veut donc dire que la narration joue en
faveur du discours alors que la diégèse est réduite à l'état de simple prétexte.
Il faut pourtant préciser que le discours, indéniablement
prédominant, s'avère très complexe. Du fait que le narrateur est extradiégétique
hétérodiégétique et que la majeure part des monologues et dialogues proviennent des
personnages, le discours (presenté sous forme de discours indirect libre) est d'une part
constamment médiatisé et d'autre part censé se produire immédiatement (temporellement
parlant). La distinction entre les voix du narrateur et du personnage n'étant plus
garantie, le texte est profondément ambigu. Cette distinction n'est suspendue qu'à un
moment révélateur où le récit livre le secret de l'identité du narrateur et du
principe motivant les actions de Pierre, principe dont le caractère forcé se trouve
accentué par la rigueur soutenue qu'acquiert le passage correspondant écrit en discours
immédiat. La transgression des niveaux narratifs qu'y réalise le narrateur est signe de
la modernité du récit de La Mort difficile dans la mesure où ce n'est que le
roman contemporain qui connaît une relation variable entre narrateur et personnage. De
même, le fait que la présence permanente et médiatisante du narrateur surtout sur le
plan du récit de paroles ne se fasse pas sentir aux dépens de l'intensité, témoigne de
la modernité de notre récit, car il implique un refus de "l'opposition millénaire
entre diégésis et mimésis" (F III, p. 188).
Nous avons pu constater que René Crevel fait preuve d'une
grande prudence vis-à-vis de ses récits, ce qui se reflète non seulement dans la
multitude des mesures de sécurité mises en oeuvre pour le héros des premiers récits,
mais aussi dans le fait qu'il ne le livre que successivement aux dangers que comportent
les relations humaines et la quête de soi. D'un Daniel se complaisant à expérimenter
avec la vie jusqu'à un Pierre qui fait l'expérience de la mort, il y a un trajet
considérable, voire une évolution à l'origine de laquelle il y a une hésitation
imprégnée de peur.
Cette circonspection a directement trait à la notion de
l'écriture chez Crevel pour qui, apparemment, écriture est synonyme dans les trois
premiers récits de confrontation à un danger intime. Comme bien d'autres ont déjà
dégagé les rapports faussés ou limpides qui existent entre l'oeuvre et la vie de René
Crevel, nous nous bornerons ici à rappeler l'élément biographique le plus important: la
mère de Pierre Dumont est sans aucun doute inspirée de la mère réelle de René Crevel.
Le nom de ce personnage qui constitue une anagramme, révèle la menace et le dégoût
qu'elle représente pour Pierre (respectivement René): Mme Dumont-Dufour, dudu=tutu
(=cul) tu=cul mon four (=bride, fiasco). La Mort difficile peut alors être
considérée comme une mise en scène, littérairement présentée, de l'acte à l'aide
duquel Crevel se distance du "monde maternel" tout en lui sacrifiant son
"pauvre" personnage. Que ce soit encore un acte forcé ne peut alors plus nous
étonner. Afin de se libérer de l'étouffement de la mère et avec lui d'une bourgeoisie
hypocrite, Crevel paraît obligé de mettre "une camisole de force"
structurale à sa diégèse au niveau de laquelle il y a un danger mortel. Voilà la
raison pour laquelle ce récit se distingue par médiatisation insolite et par une
structure élaborée jusque dans le moindre détail et calculée jusqu'au dernier
composant, de même et comme le montre notre analyse.
Comme le rapport entre la forme - qui est fermée - et le
contenu - qui est circulaire - s'avère contraire, le récit de La Mort difficile
connaît deux dimensions opposées: l'une, celle de son apparence structurale, reflète le
désir de l'absolu et du définitif alors que l'autre, celle du contenu, dément
impitoyablement l'idée de l'absolu en dévoilant le caractère illusoire: tout est un
leurre ici, que ce soit l'union vraiment idéale (Pierre-Bruggle), ou la solution vraiment
définitive (mort de Pierre).
Cette structure confère au récit un statut exceptionnel.
Aucun autre roman de Crevel ne présente une composition comparable. Notre esquisse de ses
premiers récits laisse déjà deviner que la succession des textes doit être
irréversible. Ainsi, le récit succédant à La Mort difficile paraît sous
une forme plus libre et son contenu est caractérisé par une imagination définitivement débridée,
surréaliste. Si dans notre récit, le monde bourgeois des Dumont-Dufour parvient encore,
non seulement à tuer Pierre mais aussi à infecter le monde antibourgeois de Bruggle,
dans Babylone, ce même monde ne dispose plus d'un tel pouvoir. Au contraire, c'est
l'influence babylonienne qui fait se dégrader joyeusement un monde bourgeois dans lequel
précisément toutes les femmes, successivement, finissent par abandonner leur chasteté,
leur vertu et leur idéal bourgeois. On n'y retrouve que des anti-Mme Dumont-Dufour. René
Crevel fait donc face sur le plan littéraire à des conflits fondamentaux: à des
conflits existentiels qui constituent l'antagonisme des principes de l'esprit et du corps
(Diane et Bruggle) ainsi que celui de la mémoire (Mme Dumont-Dufour); à des conflits
culturels, moraux et dans un sens même politiques, mais assurément surréalistes et
représentés par l'opposition (du héros) à la bourgeoisie (Mme Dumont-Dufour); et aussi
à un conflit psychologique (dans la mesure où Mme Dumont-Dufour peut être considérée
comme le reflet littéraire (de Mme M. Crevel, la mère de l'auteur). Vu que Crevel
s'occupe de ces conflits dans ses premières manifestations littéraires et qu'il y met
fin par ses manifestations littéraires, fait dont témoignent la progressivité et
l'irréversibilité propres aux premiers récits crevéliens, nous pouvons conclure que
notre auteur a pris au sérieux le principe suivant:
"Le surréalisme ne s'écrit pas, ne se peint pas, il
se vit."
Car avec La Mort difficile, qui est peut-être son
expérimentation littéraire la plus risquée, René Crevel réalise, sur le plan de
l'écriture, un triomphe sur sa mère et sur la bourgeoisie auxquelles il sacrifie
pourtant son alter ego. Rappelons-nous que le personnage qui représente Mme M. Crevel, à
savoir Mme Dumont-Dufour, est le seul personnage qui soit impliqué à tous les
antagonismes susmentionnés (mémoire, bougeoisie, mère-adversaire). Le titre du
quatrième chapitre de La Mort difficile le confirme et Babylone en fournit
la preuve: la mort de l'alter ego de René Crevel est en effet synonyme de liberté.